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- Documents de Savoie -
Le 19 avril 1840 la ville de SALLANCHES
était totalement dévastée par un incendie

- Récit original de Jacques PISSARD
armurier à Sallanches -


- 5 -
Journée du 20 avril : découvertes macabres

La nuit se retire, et le soleil avance sur l’horizon. Rien de changé dans les lois de la nature, et tout est bouleversé dans Sallanches. Ces habitants étaient étonnés de revoir l’astre du jour : il leur semblait qu’une perturbation universelle avait dû précéder leur malheur. Pensées illusoires d’une âme abîmée dans l’amertume de l’affliction. Néanmoins, comme pour les satisfaire, le jour n’arrive qu’à regret ; il a de la peine à percer le brouillard noirâtre qui se traîne sur le champ de la dévastation. Ah ! Ce jour funèbre fut plus horrible que la nuit qui le précéda. Les yeux s’ouvraient avides de voir, et ils se refermaient pour ne pas voir. Quel tableau hideux se présentait aux regards effrayés ! On s’attendait sans nul doute à voir tout détruit, mais voir l’oeuvre de la destruction dans son ensemble et dans ses détails, ce fut une autre carrière de douleurs que la plume ne saurait reproduire.

N’osant l’essayer, nous nous contenterons d’exposer quelques-uns des faits qui ont répandu sur la journée qui commence un océan d’anxiétés, de souffrances et de larmes. A l’exaspération de la douleur qui renverse, qui transporte, a succédé la douleur qui déchire, qui consterne, douleur intime, qui entre par tous les sens, et qui s’interne jusque dans la profondeur des entrailles.

D’abord la faim tourmentait cette population épuisée, surtout les enfants qui demandaient à manger, et à qui on n’avait rien à donner. Les tendres mères, combien elles ont souffert ! Elles baisaient le front de leurs enfants, puis elles priaient Dieu de leur envoyer du pain. La prière qui sort du coeur d’une mère, elle est fervente, elle est efficace ; le ciel ne peut lui résister. Du pain en effet était apporté par Mr l’Avocat Dupuis de Cluses, qui le premier vint au secours des sallanchois. Après lui, ne tardèrent pas d’arriver M M. les Conseillers de la même ville, qui étaient aussi suivis d’un convoi de provisions. Ils furent bénis, et ils le seront à jamais ces consolateurs empressés de l’infortune.

Le tourment de la faim apaisé, une autre peine se faisait sentir. Les blessés souffraient horriblement ; ils suppliaient les autres d’avoir pitié d’eux.

La pitié, il n’était pas nécessaire qu’ils la sollicitassent, mais elle était insuffisante ; il fallait des médicaments, et on en manquait comme de toute autre chose.

Patience ! Dieu est bon ; les remèdes nous viendront comme nous est venu le pain. Ainsi se consolaient les pauvres blessés...

La foule se porta vers l’église ; elle en fit le tour en pleurant. Il n’en reste que les murailles. Au-dedans comme au dehors, ce qui était en bois a été détruit une telle opiniâtreté, que, malgré les plus minutieuses recherches, il a été impossible d’en trouver la moindre parcelle.

Sur la place de l’église, qui devint le rendez-vous général, des groupes se partagèrent et se mirent à visiter les alentours.

Tout près de là, deux enfants bien jeunes, étaient étendus morts, ayant la face tournée vers le ciel. Un peu plus loin une femme échevelée et sans vie gisait derrière un tas de pierres. Cette femme était sortie avec ses deux enfants ; elle les avait posés sur une couverture, et elle était entrée dans la ville, pour sauver peut-être encore quelqu’un qui lui appartenait. Les deux enfants furent asphyxiés, et comme leur mère revenait auprès d’eux, elle éprouva le même sort. Nous l’espérons, disaient les témoins de cet épisode attendrissant, les deux enfants ont précédé leur mère de quelques instants afin que transformés en anges, ils pussent la recevoir à l’entrée du paradis. " Dieu en fasse la grâce ! " répondirent les auditeurs.

On fait quelques pas vers la colline ; un nouveau cadavre se présente, celui d’un homme renversé, la bouche ouverte et le ventre enflé comme le ballon qui s’envole. Il est reconnu pour un nommé Pissard. Ses parents s’en approchent et tombent évanouis. Il n’a point de mal, disait-on, peut-être conserve-t-il le principe de la vie ? On le soulève, on le retourne : il est froid, ses membres sont raides et glacés. Voici comment un témoin racontait sa mort : " Cet homme, pour éviter les atteintes du feu s’efforçait de gagner la côte ; il courait en fuyant ; les flammes qui trouvaient un passage ouvert après lui, le poursuivaient, en le frappant sur le dos : il s’en effraye, s’arrête et se retourne ; les flammes se retirèrent, mais elles lui avaient porté le coup mortel en absorbant autour de lui l’air qui fournit la vie ".

A la vue des cadavres, la pensée de la mort assiège l’imagination : c’est à peine si l’on croit à sa propre existence. Des proches, des amis se regardent, se demandent en se serrant la main : Est-ce bien vous qui êtes là ? Vraiment, ils ne savaient pas s’il leur était permis de compter sur le rapport des yeux et des oreilles, tant était grand le trouble de leur esprit. Pour une partie de la journée on a l’air d’oublier les vivants ; les trépassés s’emparent entièrement de l’attention. Honneur encore au peuple qui respecte les morts !

Tous les faits rapportés qui suivent sont historiques ; mais l’auteur n’a pu rapporter littéralement les paroles des personnes qu’il a mises en scène.

En continuant de parcourir la colline, deux autres victimes vinrent augmenter les angoisses et les regrets de la foule errante. Au château Deloche s’étaient réfugiés deux jeunes gens : ils s’y croyaient en sûreté à cause de la distance de la ville. Mais, en ce jour néfaste, les calculs les plus raisonnables ont été en défaut. Ils furent enveloppés presque aussitôt après s’y être retirés. L’un d’eux, qui s’élança par une fenêtre, en a été quitte pour des contusions ; son compagnon moins courageux hésita, et son hésitation de deux ou trois minutes lui coûta la vie.

Non loin de là, reposait le corps d’une femme que gardait Mademoiselle Morey, qui en racontait la fin malheureuse en ces termes : " Nous sortîmes ensemble, et lorsque ma bonne et fidèle servante me vit placée hors du danger, elle me dit : vous n’avez pas de manteau pour vous garantir de l’intempérie de la saison ; j’ai le temps, restez là, je suis d’abord à vous ; je ne voulais pas, je m’y opposais, elle partit malgré moi. Je la vis entrer, je la voyais revenir avec un ballot sur la tête ; chère femme, arrivée sur le seuil de la porte, elle fut renversée, et ne se releva plus. Ah ! Mes destinées sont bien tristes, ajoutait la jeune demoiselle, en entrecoupant ses paroles de profonds soupirs ; j’ai assisté au brûlement de Salins ; le temps était impuissant à effacer de mon esprit le souvenir de ce désastre ; il ne se passait pas de jours ou de nuits où cette pensée ne me causât une sorte de mouvement convulsif ; J’espérais que je n’aurais plus jamais de pareils spectacles à supporter. O que la vie humaine est trompeuse ! Maintenant je m’attends à tout, et je ne compte que sur le repos éternel... ".

Mr Crottet, fils impatient de retrouver les traces de son père qui ne reparaissait point, ne put passer la matinée sans voir les décombres de son ancienne demeure. Heureuse pensée ! Dieu le protégera contre le péril. C’est la vertu qui le conduit. Son père n’est plus, il est vrai, mais son dévouement filial sauvera la vie à trois personnes. Qui aurait osé supposer que le fléau avait épargné plusieurs victimes qui lui paraissaient irrévocablement destinées ? Voici l’histoire. Mr Crottet, en inspectant les faces de sa maison paternelle, aperçut la porte d’une cave qui n’avait que peu souffert. Mon Dieu ! Se dit-il, mon père est peut-être encore vivant, et il court à la porte, tire un verrou et l’ouvre. Quelle surprise ! Trois prisonnières sont en face de lui, pâles et défigurées : elles chancellent, elles n’ont pas la force de parler. Il ne reconnaît pas de suite la servante de son père ; il recule d’épouvante, pourtant il n’est pas lent à la remettre. Mon père, cria-t-il, mon père, qu’en avez-vous fait ? Un moment de repos s’il vous plaît, Monsieur, répondit-elle, et je vous dirai ce que je sais. Après avoir respiré un peu d’air frais, dont ses poumons avaient si grand besoin, elle raconta ce qui suit : " Votre père, je ne sais pas ce qu’il est devenu ; je ne pouvais le déterminer à s’éloigner ; il croyait que le danger n’était pas si menaçant ; enfin, comme il me disait de sortir et qu’il viendrait bientôt après, je vins à la porte avec ces deux filles de Megève que vous voyez ; il y avait impossibilité d’aller plus loin ; le feu courait par les rues ; il prenait les maisons par le bas ; il entrait dans les magasins avant que de toucher aux toits. Nous n’osâmes l’affronter ; nous rentrâmes, et par bonheur, la porte de la cave où vous nous avez trouvées était ouverte ; nous y descendîmes, résolues d’y attendre ce qui plairait à Dieu. Votre père y est descendu deux fois, deux fois il en est sorti, sous prétexte d’aller chercher des papiers importants ; deux fois il y est revenu ; il a voulu sortir une troisième fois, et il n’a pas reparu. Pour nous, pleines de courage et résignées nous nous sommes recommandées au Seigneur et à la Vierge Marie, et nous avons combattu toute la nuit contre le feu et contre la fumée. Nous étions trois ; l’une se tenait à la fenêtre, la seconde gardait la porte, et la troisième ramassait de la terre humide pour l’opposer au feu partout où il se montrait. De cette manière, nous nous sommes préservées des flammes, mais nous n’avions aucun moyen de nous garantir des odeurs étouffantes qui nous empêchaient de respirer et nous causaient un assoupissement si fort que nous ne pouvions plus ouvrir les yeux ni porter la tête ; nous tombions et nous nous relevions. Nous avons toujours été en mouvement jusqu’à l’aube. Alors nous avons été moins mal, et nous nous sommes endormies, en récitant le rosaire. Lorsque vous êtes venu nous délivrer, de nouvelles peines nous assiégeaient, nous craignions de mourir de faim, après avoir échappé à la mort du feu, de la frayeur et de la fumée. Nous voilà : Dieu soit béni !... ".


Mr Crottet délivre les trois prisonnières

Des ressuscités n’auraient excité ni plus de respect ni plus de curiosité que ces trois femmes conservées dans une fournaise, dont les exhalaisons seules tuaient à plusieurs minutes de distance. On les interrogeaient comme si elles avaient eu connaissance de tout ce qui s’est passé dans l’intérieur de l’incendie : on leur demandait des nouvelles des morts ou de ceux que l’on supposait l’être. Rien n’est estimé impossible par l’homme que domine l’exaltation du sentiment.

L’exemple de Mr Crottet donne de la hardiesse.

Chacun se dit : " d’autres ont pu se sauver de la même manière, il faut voir ". Quelques indications dominèrent les fouilles. Hélas ! Il n’était pas nécessaire de remuer les débris pour découvrir des morts. Dans chaque rue, on apercevait des cadavres ; les uns entiers, les autres rongés en partie, ou du moins des bras, des jambes séparées du tronc, ou des têtes qui avaient été jetées loin des membres qui leur furent unis. Désolant spectacle dont le souvenir attriste et brise le coeur ! Ces restes de l’humanité sont recueillis et déposées sur la place publique, transformée en amphithéâtre. C’est là que l’homme de l’art viendra constater le genre auquel appartiennent les ossements divers qu’on y aura entassés. " Revenons aux personnes décédées dont la reconnaissance n’a point été douteuse, comme la famille Sikendorff. La cave de la maison est ouverte ; la mère, ses cinq filles et son fils cadet se tenant par la main sont trouvés là sans mouvement. Leurs yeux attestent que depuis bien des heures la vie les a abandonnés ". Un carabinier qui voulait les empêcher de périr, descendit dans la cave où ils étaient. " Madame ", dit-il à la mère, " hâtez-vous de sortir, vous étoufferez lors même que le feu ne vous atteindrait pas ". " Je ne veux pas sortir d’ici ", répondit-elle, " je m’y crois en sûreté, et s’il faut que nous mourions, je veux mourir entourée de mes enfants. " Ses voeux de mort ont été exaucés : elle n’a pas été séparée de ses enfants. Puissent-ils être réunis dans l’éternité bienheureuse. Mr Corajod, sa mère, sa femme, ses deux soeurs ont péri victimes de la même imprudence. Deux de ces dames étaient venues de Saint Pierre d’Albigny, pour passer les fêtes de Pâques avec leur frère, et l’une d’elles était accompagnée de sa fille. Elles étaient bien éloignées de penser qu’ils ne se réunissaient que pour mourir ensemble. La pensée de l’homme est souvent en défaut : il ne lui est pas donné de sonder les secrets de la Providence. Les deux soeurs ont rendu le dernier soupir en s’embrassant, et la fille était attachée à la robe de sa mère. L’assistance fondit en larmes en voyant ce groupe vraiment fait pour toucher et émouvoir.

On cite encore plusieurs autres faits du même genre. Pour ne pas fatiguer trop longtemps l’imagination de nos lecteurs, nous ne surchargerons pas ce lamentable récit. Les dames Gavard, au nombre de trois, sont aussi mortes asphyxiées. A juger de leur agonie par la position où elles sont restées, il est à présumer qu’elle a été violente. L’une d’elle s’était jetée sur un tas de pommes de terre, et y avait fait un lit pour obtenir de la fraîcheur ; la seconde s’était traînée à la porte, et y avait collé sa bouche à la terre humide ; la troisième est demeurée assise sur un tonneau. Trois soeurs Mugnier ont subi pareille fin dans leur propre demeure. Le Chapelet qu’elles avaient à la main, annonce qu’elles ont passé de cette vie à l’autre, en se recommandant à la protection de la Sainte Vierge.

Nous ajouterons à ces noms celui de Mr Trébilliod, frère du propriétaire de l’hôtel du Lac Léman, qui a été une des nobles victimes du devoir.

Laissons ces orphelins nous dire comment leur père s’est voué à la mort.

" Nous allions brûler ", disent-ils : " le papa nous a fait courir hors de la ville, et quand nous avons été loin du feu, il a pensé à notre petite soeur, et il a vite couru pour la prendre ; il n’est plus revenu ; nous l’avons cherché, nous l’avons demandé ; nous ne savons pas où il est ". Lorsqu’ils parlaient ainsi, ils ne savaient pas encore qu’ils n’avaient plus de père sur la terre. On l’a trouvé ayant sa petite fille serrée entre ses deux bras. Il descendait l’escalier de sa maison, emportant son précieux dépôt : une poutre en tombant l’assomma ainsi que son enfant. Il avait la nuque cassée, et le bras de la petite qui l’enlaçait était broyé. Qu’importe l’état de leur corps ? Leurs âmes auront été reçues dans le séjour divin. L’innocence y aura couronné le martyre de l’amour paternel.

Nous ne terminerons pas cet article nécrologique sans dire un mot de la destinée du père Crottet dont la domestique a excité vivement l’intérêt. Cet homme, que poursuivait une pensée fatale, a péri en traversant une allée qui conduisait de la maison qu’il habitait à une autre qui était contiguë. Son corps avait été entièrement décomposé. On ne le reconnut qu’à une parcelle de son vêtement que la terre avait conservée. Nommer toutes les victimes, ce serait une longueur dont nous croyons devoir nous abstenir. Qu’il nous suffise de dire que l’on en compte plus de soixante, parmi lesquelles cinq ou six familles entières.

 


(début du texte)
1-  Au lecteur
2-  Prélude au drame
3-  L’incendie
4-  La première nuit des survivants
5-  Journée du 20 avril : découvertes macabres
6-  Les débuts de l’entraide
7-  Les secours s’organisent
8-  La nouvelle de la détresse des Sallanchois se répand
9-  Une mobilisation charitable
10-  Une lettre du Roi Charles-Albert
11-  Toute la Savoie se mobilise
12-  Mr Pelloux recueille des orphelins
13-  Une oeuvre de bienfaisance pour récolter des fonds
14-  La contribution des autres villes du Piémont
15-  La vertu de la charité
16-  Le projet de reconstruction
17-  Notice historique sur Sallanches
(fin du texte)


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